La Zon-Mai présente 21 films différents. Comment avez-vous abordé leur réalisation ?
J’ai filmé les interprètes chez eux sur une période d’un mois et demi en Europe. Il me semblait pertinent de les filmer dans leur intérieur, de les mettre en lien direct avec leur réalité. Le décor dit beaucoup sur les personnes. J’en connaissais quelques-unes, et découvrais les autres. Les faire danser dans leur environnement quotidien installait instantanément un rapport de confiance. J’ai travaillé de manière assez sobre, avec beaucoup de retenue, pour laisser place à leur interprétation. Je tenais également à travailler seul, pour ne pas alourdir les prises de vue.
Il y a un rapport de vérité qui s’opère avec les danseurs, il s’agit de les mettre à l’aise pour qu’ils puissent ensuite se laisser aller et vivre pleinement le moment présent.
Comment vous est venue l’idée de diffuser les vidéos sur les murs d’une maison ?
Assez spontanément. Je n’ai pas de langage plastique prédéfini et arrêté, j’ai pour habitude de penser le medium en fonction du projet. Je trouvais juste de projeter des images d’intérieur sur l’extérieur, de renverser les codes. Une idée que l’on retrouve dans le titre de l’œuvre, et l’utilisation du verlan. La Zon-Mai recrée une zone physique et mentale.
La migration s’organise autour de la création d’un espace qui nous est propre.
Ce lieu devient les bases d’un développement inconscient.
Comment avez-vous abordé le montage, aussi bien sonore que visuel, de la Zon-Mai ?
Le montage a été réalisé avec Marc Boyer, collaborateur et producteur du projet. Nous avons travaillé par dégrossissements successifs, nous avons énormément élagué pour ne garder que l’essentiel des propositions, ce qu’il y avait de plus fort. Le montage final est d’une heure et vingt minutes, même si cette durée disparaît grâce à la lecture en boucle de l’installation. Nous avons ensuite cherché les liens entre ces différents films, et ce de manière assez rigoureuse. Au final, cette rigueur de travail permet que la distribution aléatoire des films sur les différentes parois de la Zon-Mai soit cohérente. Il y a dans cette logique un rapprochement à faire avec la théorie du chaos, quelque chose qui m’inspire énormément dans mon travail. Ce magma d’ordre et de désordre symbolise assez bien l’immigration. Projeter les films de manière linéaire n’aurait pas été approprié à un sujet aussi imprévisible que celui que nous évoquons.
Pour compléter l’apport des images, nous avons tenu à donner la parole à plusieurs immigrés. Leurs témoignages s’intègrent aux propositions des danseurs, sans pour autant les illustrer. Il était important pour nous d’entendre les voix de ces personnes qui ont vécu et vivent toujours la problématique de l’immigration. Il ne faut pas oublier qu’elle est un vrai déchirement, et que bien souvent, ces personnes qui partent ne le font pas pour le plaisir.
Qu’est-ce qui constitue
selon vous la force de la Zon-Mai ?
Elle est un corps étranger à la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, elle s’y intègre sans pour autant s’y figer de manière définitive. Le fait qu’elle soit sur roulettes, qu’elle soit donc amené à se déplacer, la rapproche un peu plus encore de la notion de nomadisme inhérente à l’immigration.
La Zon-Mai est pour moi similaire à un organe. Cet énorme cerveau est une fresque contemporaine animée par une chorégraphie émotionnelle. Elle-même vouée à migrer, la lecture de cette installation sera réactivée dans chaque nouvel environnement qui l’accueillera. En ce sens, la Zon-Mai est une pièce qui se régénère par son seul changement de décor.